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Rencontres L’ARP 2021

Dossier industrie: Tendance du marché

"La circulation des oeuvres est une question d’intérêt général"

par 

Haut et Court, Pathé, Playtime, Les Films du Bal, Epithète Film et le CNC analysent la conjoncture aux Rencontres Cinématographiques de l'ARP

"La circulation des oeuvres est une question d’intérêt général"
Un moment du débat (© Fabien Lemercier)

Si tous les intervenants du débat "Quelle création indépendante demain?" qui s’est déroulé hier aux Rencontres Cinématographiques de l'ARP (au Touquet-Paris-Plage du 3 au 5 novembre) se sont félicités de la vigueur de la création cinématographique française illustrée cette année entre autres par la Palme d’Or et le Lion d’Or, les échanges ont surtout braqué les projecteurs sur le poids de la conjoncture et sur les solutions à mettre en œuvre pour à la fois parer au pressé et se projeter dans l’avenir, de la consolidation à la mutation.

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Du côté des distributeurs indépendants, confrontés à la nécessité d’honorer leurs engagements en MG pris avant la crise sanitaire sur un marché normal pour des films qui sont maintenant distribués dans un marché français très différent et actuellement globalement rétréci de 30% en termes de fréquentation (et davantage encore pour le cinéma d’auteur), Carole Scotta (Haut et Court) a souligné "une incapacité à se projeter tant que l’horizon à 12 mois ne sera pas éclairci", tout en estimant que tout devrait se lisser progressivement. Par ailleurs, la co-présidente du DIRE (Distributeurs Indépendants Réunis Européens) a rappelé que même si "l’industrialisation de notre monde va clairement vers l’audiovisuel, tout peut coexister, mais il faut de la vigilance sur les points de passage".

Le vendeur international Nicolas Brigaud-Robert (Playtime) a rappelé que "la circulation des oeuvres est une question d’intérêt général. Avec un financement à guichets multiples et une chronologie des médias qui existe partout dans le monde, les films circulent d’une fenêtre à une autre. Le nouveau financement, c’est un guichet unique, un studio digital qui prend les droits monde, ce qui signifie la fin de la circulation : les œuvres sont réservées aux abonnés. Or qu’est-ce donc que la diversité quand les œuvres sont réservées à des happy few ?" Sur la question de la baisse des MG venant des exportateurs, son constat est implacable : "Il y a un effet disruptif des studios digitaux. Ils achètent de moins en moins de films car ils produisent. Il y a eu une période où ils sortaient le chéquier sur les tapis rouges pour acquérir des droits monde (hormis quelques territoires déjà vendus). Mais maintenant qu’ils opèrent en amont, il y a un effet de siphon. Auparavant, les exportateurs pouvaient répartir leurs risques sur différents types de films, mais comme une partie du marché disparaît au bénéfice des plateformes, ce qui est normal car les producteurs veulent financer leurs films, l’offre des exportateurs se réduit au moment même où leurs clients à l’étranger sont fragilisés en trésorerie et en solvabilité. D’un côté, un problème d’accès aux projets, de l’autre une fragilité de nos marchés : cqfd une baisse des MG. Or l’une des grandes forces françaises, ce sont tous ces films primés partout dans le monde, français et étrangers, qui sont vendus par des sociétés françaises, un tissu de PME unique."

La productrice Judith Lou Levy (Les Films du Bal) et son homologue Frédéric Brillion (Epithète Films) se sont rejoints sur un point (la première demandant à ce que les autorités de tutelle s’emparent un peu plus fermement du sujet) : Canal+ ne respecte plus ses engagements et de 20 à 30 M€ de ses obligations d’investissement en préachat seraient encore en suspens.

Selon Ardavan Safaee (président de Pathé Films), "en quelques mois, l’évolution a été drastique. Pendant 30 ans, le financement a vécu dans un monde de frontières où les opérateurs locaux créaient de la valeur. Aujourd’hui, il n’y a plus de frontières : le secteur s’est mondialisé avec les plateformes. D’où des risques de fuite des talents vers ces plateformes qui les attirent vers les séries, ce que Pathé tente de contrecarrer en signant quelques contrats d’exclusivité (…) D’un côté, on peut être pessimiste car il y a un manque d’attractivité du cinéma sur lequel le monde de l’audiovisuel a pris le pas, mais on peut être aussi optimiste parce qu’il y a un renouvellement des talents en France (…) La question, c’est comment faire rayonner notre cinéma à l’international. Ce serait une erreur de faire exploiter le patrimoine français par des Américains et c’est pour cela que nous produisons Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu ou Les Trois mousquetaires (…) Notre choix, c’est de produire moins de films, mais mieux. Ce ne sont pas forcément seulement des gros films, même s’il faut quelques films porteurs pour faire sortir les gens de chez eux. Pour que les films puissent exister en salles, il faut de l’exceptionnel, de l’original. Ce n’est pas forcément une question de budget, mais de qu’est-ce qu’on raconte et à qui cela s’adresse. Il y a par exemple des films bizarres, étranges, qui parlent à un public auquel on ne s’est pas encore beaucoup intéressé en France."

Le président du CNC Dominique Boutonnat a répondu à ses différentes analyses et donné quelques pistes d’action pour 2022. "Maintenant, en sortie de crise, il faut faire en sorte que la distribution indépendante ne s’effondre pas. Pour qu’elle continue à financer autant le cinéma ? Je n’en suis pas sûr. Faut-il des aides ? D’autres formes de financement ? (…) Il faut aussi renforcer la capacité de financement des vendeurs internationaux pour qu’ils aient un meilleur rapport de forces face aux plateformes". Sur ce travail d’accompagnement des mutations, le CNC va mettre en place un groupe de travail avec comme objectif des propositions à la mi-janvier. Par ailleurs, comme est venue l’annoncer la veille au Touquet, la ministre française de la Culture, Roselyne Bachelot-Narquin, les négociations avec la grande exploitation sur les engagements de programmation, interrompues par la crise sanitaire, vont reprendre pour notamment stopper les phénomènes de multidiffusion d’un seul et même film (américain) dans plusieurs salles d’un même établissement, et à l’inverse garantir l’accès aux films à toutes les salles. Une reprise des discussions qui s’accompagnera d’une mission de réflexion sur les possibilités de déroger au droit de la concurrence qui rendra ses conclusions en avril 2022.

Dominique Boutonnat a également soulevé la question de la qualification des œuvres anglaises comme œuvres européennes car si elles ne l’étaient plus, cela ferait remonter chez tous les diffuseurs la part des œuvres des autres pays européens, notamment français. Selon nos informations, ce sujet ne peut se discuter qu’au niveau du Conseil de l’Europe où l’idée est néanmoins déjà en germe. Néanmoins, certains gros groupes français détenteurs de catalogues incluant de nombreuses œuvres britanniques ne seraient naturellement pas très favorables à cette évolution. Affaire à suivre…

Enfin, le président du CNC s’est risqué à évoquer la question de la définition de ce qu’est un film, "ailleurs qu’au cinéma" a-il-précisé, soulignant que les jeunes "ne regardent plus que de l’audiovisuel". Une idée qui avait des allures de ballon d’essai sur un sujet particulièrement inflammable, mais qui résonne comme une esquisse de vision de l’avenir par les pouvoirs publics, entrant en cohérence avec la répartition récemment révélée des montants dédiés à "la production de nouveaux produits culturels" dans le cadre du plan France 2030 : 300 M€ pour les nouvelles infrastructures de tournage et de post-production, 100 M€ pour la formation et 200 M€ pour nouvelles technologies VR, de réalité augmentée et immersives.

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