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"Le numérique est notre nouvel espace de diversité"

Dossier industrie: Tendance du marché

Manuel Alduy • Directeur du cinéma et du développement international, France Télévisions

par 

Développement du non linéaire, concurrence des plateformes américaines, place dans la chronologie, évolution des financements : une analyse des enjeux et des mutations

Manuel Alduy • Directeur du cinéma et du développement international, France Télévisions

Après 22 ans dans le groupe Canal+ (notamment au poste de directeur du cinéma) et cinq années chez 20th Century Fox (puis Disney), Manuel Alduy est désormais directeur du cinéma et du développement international de France Télévisions, chapotant notamment les filiales France 2 Cinéma (33,06 M€ d’investissements en préachat et coproduction en 2020 pour 30 longs métrages français) et France 3 Cinéma (17,61 M€ pour 24 films). Il est présent aux 31es Rencontres Cinématographiques de l'ARP (Société civile des Auteurs-Réalisateurs-Producteurs) organisées au Touquet-Paris-Plage du 3 au 5 novembre et où la nouvelle donne entre cinéma et diffuseurs est en débat.

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Cineuropa : Comment réussir à développer le cinéma sur France Télévisions à la fois en linéaire et en non-linéaire, sans que l’un et l’autre ne se cannibalisent ?
Manuel Alduy : Dans les univers des chaînes de télévision gratuites en France, le cinéma est encore très peu présent sur le non-linéaire. Les offres numériques gratuites commencent tout juste à se développer depuis environ une année alors qu’elles le sont bien davantage au Royaume-Uni, en Espagne, en Italie ou aux Pays-Bas par exemple. Donc il y a encore de la marge avant qu’on puisse parler de cannibalisation. Aujourd’hui, le vrai sujet, c’est que l’ensemble des publics bascule progressivement vers le non-linéaire. Or, tous les genres de programmes sont accessibles à la fois en linéaire et en non-linéaire, sauf le cinéma. L’enjeu et c’est presque une course contre la montre, est de faire en sorte que le cinéma trouve sa place dans le non-linéaire pour éviter d’être ghettoïsé dans le linéaire. Dans ce cadre, depuis le début de l’année, nous développons donc le non-linéaire, certes de façon maîtrisée car nous savons qu’une offre gratuite peut avoir des répercussions sur l’ensemble de l’écosystème du cinéma, mais il faut quand même que les téléspectateurs de France Télévisions acquièrent progressivement le réflexe du cinéma sur notre non-linéaire.

France Télévisions est le premier partenaire du cinéma français en clair. Ce développement sur le non-linéaire ouvre-t-il de nouvelles perspectives ?
Cela change beaucoup de choses. Le premier changement, c’est que le numérique est notre nouvel espace de diversité. On sort de la logique qui consistait à attribuer des films dans des cases de programmation linéaire gratuite et nationale, avec toutes les contraintes que l’on connaît, de concurrence, d’exigence de puissance, pour entrer pleinement dans une logique d’offre : le numérique nous permet de proposer un menu, une offre de cinéma avec des films de toutes natures sans être otage de la pression de l’audience à un instant T, live, de la diffusion linéaire. France Télévisions a commencé à le faire en 2020 pendant le confinement, de façon positivement opportuniste, pour proposer du cinéma alors que les salles étaient fermées. Nous avons renouvelé cela cette année, notamment au moment du Festival de Cannes et depuis septembre, nous multiplions les collections thématiques qui sont des cycles, soit sur des genres, soit sur des cinéastes, ou sur le cinéma d’auteur en général. Cela nous permet d’aller sur des terrains éditoriaux que nous n’aurions pas pu exploiter faute de place sur l’une ou l’autre de nos quatre chaînes linéaires. Nous allons proposer sans doute à peu près 200 films supplémentaires en numérique sur cette saison.

Le second changement, mais ce n’est que le début de cette histoire et nous sommes loin d’être arrivé à bon port, c’est que cela nous permet de réévaluer comment proposer les films que nous diffusons en linéaire auprès du public parce que le replay est un vrai rattrapage. Il y a quelque chose d’assez anachronique dans le cinéma par rapport à tous les autres genres de programmes sur la télévision gratuite, c’est que l’on ne diffuse qu’une seule fois chacun des films sur lesquels on investit souvent lourdement. Or on sait bien qu’on peut avoir non seulement des accidents de concurrence car le milieu de la télévision gratuite est très concurrentiel, mais en plus qu’il il y a tout un univers non-linéaire qui propose beaucoup d’autres programmes. C’est comme si nous avions un fusil à un coup alors que tout le monde est passé à la mitrailleuse ! C’est complètement anachronique ! Donc le replay nous permet de donner une seconde chance à beaucoup de films. Nous diffusons 400 films par an sur les différentes chaînes de France Télévisions, mais tous ne passent pas en prime-time. Par exemple, le Cinéma de minuit, peu m’importe qu’il soit diffusé à minuit, à 1h ou à 1h30 du moment qu’il est systématiquement accessible à la demande pendant sept jours après sa diffusion. Cependant, ce développement dans le numérique ne prendra tout son sens que lorsque France.tv sera accessible sur tous les écrans de télévision des Français, ce qui n’est pas encore totalement le cas car nous devons moderniser nos accords de distribution de nos chaînes linéaires et non-linéaires. Les équipes numériques de France Télévisions y travaillent pour que progressivement les opérateurs reprennent ces offres.

Vos investissements dans la production cinématographique sont liés à ceux d’autres partenaires (distributeurs, chaînes cryptées, etc.), donc à leur bonne santé économique. Quelle est votre analyse du panorama actuel, notamment avec la concurrence des plateformes américaines ?
Sur le cinéma français, j’espère qu’on sort d’une période un peu trop longue d’affaiblissement du financement des films. Nous avons effectivement besoin d’autres partenaires sur les films que nous choisissons de coproduire avec France 2 Cinéma et France 3 Cinéma, à commencer évidemment par les producteurs, les auteurs. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle période avec l’arrivée des plateformes dans le financement. C’est encore un peu tôt, même si l’on a un certain nombre d’indices, pour savoir comment tout cela va fonctionner puisqu’on va avoir une nouvelle chronologie des médias. Mais si l’on peut avoir une chronologie avec une télévision payante et une plateforme SVOD sur le financement du cinéma français, c’est une bonne nouvelle car cela devrait amener plus d’argent, donc des films mieux dotés dans notre écosystème. À l’inverse, cela signifie aussi, et il faut qu’on le mesure et cela prendra un peu de temps, on ne sait pas encore quels seront les impacts en termes de consommation, d’audience, sur les films que l’on accompagnera. Aujourd’hui, quand nous nous engageons sur un film, nous avons avant nous Canal+ ou OCS, souvent Ciné+ également, mais nous n’avons pas encore vécu, ou très rarement et plutôt sur la série que sur le cinéma, de situation avec une plateforme de SVOD mondiale présente en diffusion avant notre fenêtre. Mais nous sommes assez sereins sur ce qui va arriver : du point de vue du financement, c’est une bonne nouvelle, pour l’audience on verra.

Êtes-vous satisfait de votre place dans la chronologie des médias en gestation ?
Cela fait des mois que l’ensemble des chaînes gratuites travaille collectivement sur l’hypothèse que nous serons à 22 mois après la sortie salles. L’élément nouveau, c’est d’avoir les plateformes avant nous. Notre bataille dans ce débat vise d’une part à protéger l’exclusivité des films que nous coproduisons et que nous préachetons, d’autre part à maintenir la possibilité pour les chaînes gratuites d’acquérir des films pour les proposer au public car si l’on sait quand une fenêtre s’ouvre, on ne sait pas toujours très bien quand elle se ferme, en tous cas quand on voit ce qui se passe dans d’autres pays. Ce sont nos points de vigilance.

Se développer à la fois sur les séries et sur le cinéma, est-ce compatible, sans risquer là aussi une forme de cannibalisation ?
Complètement. Cela a été l’une des grandes leçons positives du confinement : on a vu qu’il y avait un vrai appétit du public pour le cinéma à la télévision. Du point de vue d’un diffuseur gratuit, on est sorti du débat opposant séries et films de cinéma. La série apporte de l’inédit que le cinéma apporte moins car nous ne sommes pas en première fenêtre de diffusion, mais le cinéma offre une incroyable diversité artistique et des histoires bouclées en une soirée. C’était peut-être une interrogation il y a cinq ou six ans quand on était dans un boom de la série, mais aujourd’hui, même si la série est très vivace, le cinéma a toute sa place pour un diffuseur comme France Télévisions et nous accélérons même en augmentant le nombre de films diffusés.

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