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“Pour surmonter les difficultés de la période actuelle, il nous faut un soutien financier de long terme, ainsi que plus de flexibilité au niveau des fonds existants”

Dossier industrie: Distribution, exploitation et streaming

Michel Zana • Distributeur, Dulac Distribution

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Le directeur de la distribution au sein de la société française nous fait part de son approche sur le marché de l’Hexagone et les mesures spécifiques à adopter pour se relever après la pandémie

Michel Zana  • Distributeur, Dulac Distribution

Michel Zana, responsable de la distribution chez Dulac Distribution, a partagé son point de vue sur le marché français et les mesures spécifiques adoptées par les autorités locales pour soutenir l'industrie pendant et après la pandémie. Il s'est également exprimé sur l'échec de la proposition d'un calendrier concerté pour la distribution après le deuxième confinement.

Cineuropa : Commençons par un aperçu de l'organisation et de la politique éditoriale de votre société. Comment décririez-vous votre line-up ?
Michel Zana : Nous avons trois grandes lignes de travail. D'une part, nous produisons deux films par an via Dulac Productions. Deuxièmement, nous distribuons 10 à 12 films chaque année via Dulac Distribution, y compris ceux que nous produisons. Enfin, nous sommes aussi exploitants : nous gérons cinq cinémas à Paris sous le label Dulac Cinémas. Nous combinons les trois activités pour créer des synergies, et pour améliorer la circulation de nos films.

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Les longs-métrages de notre line-up sont principalement des films d'auteurs indépendants, fictions et documentaires. Nous cherchons à découvrir et à promouvoir de nouveaux talents. Nous avons de fait distribué de nombreux premiers films depuis la création de la société. Nous ne choisissons pas les films en fonction de leur nationalité, mais je dirais que notre line-up est composé d'un tiers de films français, un tiers de films européens et un tiers de films d'ailleurs. Nous avons également repris des classiques, tels que Le Roi et l'oiseau (Paul Grimault, 1980), Lola Montès (Max Ophüls, 1955), Un homme et une femme (Claude Lelouch, 1966) ou encore Lola (Jacques Demy, 1961), mais c'est plus spécifique et lié à un évènement particulier, comme la sortie d'une version restaurée.

Quelle est votre opinion sur le marché français de la distribution de films indépendants ? Selon vous, quels sont les principaux atouts et les principales difficultés présentés par ce marché ?
La France est le marché européen le plus important pour la distribution en salle. Le public français s'intéresse beaucoup au cinéma d'auteur européen, ce qui lui est très spécifique. C'est en partie dû aux politiques publiques fortes visant à promouvoir la création, la diversité et aussi la coproduction avec d'autres pays. Et aussi, à la protection de l'exploitation dans les salles et à la chronologie des médias. En outre, nous recevons un solide soutien de la part du Programme MEDIA pour les films européens. En même temps, le marché français est très concurrentiel, avec 15 à 20 films qui sortent chaque semaine.

Comment pensez-vous que votre rôle en tant que distributeur s'inscrit dans le marché ? Que lui apportez-vous ?
Nous travaillons principalement en tant qu'éditeurs, c'est-à-dire que nous choisissons les films au stade de scénario (ainsi que quelques travaux achevés pendant les festivals). C'est un avantage pour les producteurs, d'avoir un distributeur impliqué très tôt dans le projet, en particulier pendant le financement, un moment où le minimum garanti du distributeur représente un vrai coup de pouce pour le projet. En même temps, c'est aussi très utile pour nous, parce qu'on peut suivre toutes les étapes de la production : le casting, le tournage, le montage, de sorte qu'on peut construire un plan de lancement dans les salles et une stratégie média qui répond aux spécificités de chaque film. Avoir aussi la casquette d'exploitant nous permet d'améliorer la promotion des films, et aussi de distribuer nos titres à un coût raisonnable.

Pouvez-vous nous parler d'une campagne promotionnelle réussie ou spéciale que vous avez organisée pour un film européen ? Quel en a été l'ingrédient secret ?
Un des derniers projets européens que nous avons eu le plaisir de distribuer et qui a eu un certain succès est le film d'animation Josep [+lire aussi :
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(Aurel, 2020), une coproduction franco-espagnole. C'est un premier long métrage, avec un sujet historique puissant. Après avoir été sélectionné à Cannes, le film a été récompensé à de nombreux festivals, ainsi qu'aux EFA. Nous l'avons lancé fin septembre 2020, et il a enregistré près de 200 000 entrées. Malheureusement, il n'est resté dans les salles que 4 semaines à cause du deuxième confinement, alors qu'on aurait pu faire le double d'entrées dans des conditions normales.

Pendant le premier confinement, nous avions beaucoup travaillé pour préparer la sortie. Nous avons organisé une grande exposition de 15 visuels du film dans 200 lieux différents (des châteaux, des bibliothèques, des centres culturels et des cinémas) en expliquant comment le film a été écrit et créé. Je dirais que l'ingrédient secret était la grande souplesse et la créativité de notre équipe marketing, qui trouve toujours de nouvelles manières de promouvoir les films.

Quelle est la répartition habituelle des revenus selon les différentes fenêtres d'exploitation ? Actuellement, avez-vous remarqué une tendance ?
La distribution en salle est la principale fenêtre pour nous – il faut savoir que les résultats de l'exploitation en salles sont décisifs pour le succès de tous les autres médias. Sans trop rentrer dans les détails, je dirais qu'environ 50 à 70% de nos revenus proviennent de la distribution en salle, et les 30 à 50% restants sont partagés par la télé, la VàD et l'exploitation vidéo.

Bien sûr, nous avons eu un peu plus de demande de la part des plateformes et des chaînes de télé quand les cinémas étaient fermés, mais je ne dirais pas qu'il y a vraiment une tendance spécifique. J'ai le sentiment que nos films ne sont pas un choix évident pour les services de streaming. Pour nous, il est capital de les lancer dans les salles, car on ne pourrait pas récupérer nos investissements sur les autres fenêtres.

Avez-vous bénéficié des mesures adoptées par les institutions françaises pour soutenir le marché pendant ces mois ?
Nous avons profité de plusieurs mesures mises en place par le gouvernement, comme les plans de licenciement pour notre équipe de distribution. Nous avons obtenu des fonds qui ont permis de couvrir une petite partie de notre perte de revenus, ainsi que des soutiens spécifiques pour les sorties annulées pendant les deux premiers confinements, où tout l'argent destiné aux copies et la publicité avait déjà été dépensé. Je sais que beaucoup de pays européens n'ont pas mis en place ce type de soutien, donc je pense que c'était exceptionnel.

Qu'avez-vous pensé de la proposition d'une réouverture graduelle et organisée ?
Pour être honnête, je pense que c'est une grosse perte de temps. Nous avons déjà un calendrier partagé que chacun consulte pour planifier les sorties. Je n'ai pas vraiment compris toutes ces discussions. Nous étions censés arranger un calendrier entre plus de 70 distributeurs, qui ont tous des films et des stratégies différents… De mon point de vue, la décision la plus importante pour un distributeur, c'est la date de sortie. C'est impossible de donner à quelqu'un d'autre le soin de prendre cette décision, pas même au CNC ou au médiateur du cinéma. Donc non, je ne croyais pas en un calendrier concerté.

Quelle est la situation depuis la réouverture ?
Pour le moment, le calendrier français ressemble presque à celui d'une année normale. Certains disaient qu'on allait avoir 60 nouvelles sorties par semaine, mais en vérité, il y en a environ 13-14. On ne pouvait pas s'attendre à un marché vide, mais je n'ai pas l'impression qu'il soit beaucoup plus encombré non plus. On n'aurait rien pu faire d'autre. Bien sûr, de nouveaux films vont s'ajouter au calendrier, à cause des festivals de Cannes et Venise, mais bon… Tout le monde disait que ça allait être une catastrophe, avec plus de 400 films qui attendaient de sortir. Mais tous ces films ne vont pas sortir sur 2 semaines, ils vont s'étaler sur 7 mois. Pour notre marché, c'est un nombre de sorties normal.

Comment avez-vous débuté votre carrière dans le domaine de la distribution, et que pensez-vous que l'avenir réserve pour le marché ?
J'ai un cursus principalement lié à la production. J'ai passé 8 ans aux États-Unis, où j'ai occupé divers postes dans la production. Je suis revenu en France en 1995, où j'ai continué à produire des documentaires créatifs pour la télé avec Artline Films et SZ Productions. J'ai rejoint Sophie Dulac à Sophie Dulac Productions en 2003. Au même moment, Sophie est devenue exploitante pour la société Les Écrans de Paris (qui est ensuite devenue Dulac Cinémas), et à l'époque j'ai pensé qu'il serait intéressant de faire le lien avec la distribution, alors on a décidé d'ouvrir une nouvelle branche. Au début, la stratégie était de produire et de distribuer nos propres films, mais aussi de découvrir de nouveaux talents, que nous pourrions produire par la suite. Depuis 2003, nous avons distribué plus de 140 films.

Pour ce qui est de l'avenir, je ne peux pas croire qu'à cause de cette crise, tout le monde va rester assis chez soi devant son petit écran au lieu de retourner au cinéma. J'espère que nous aurons une chance de nous reconstruire et de nous rétablir. Je souhaite que cette crise puisse apporter des aspects positifs et de nouvelles idées.

Y-a-t-il quelque chose que vous voudriez ajouter ?
Pour revenir sur le calendrier organisé, je pense qu'il a détourné toute l'attention des discussions dont nous avons vraiment besoin. Pour surmonter les difficultés de la période actuelle, il nous faut un soutien financier de long terme de la part du CNC, ainsi que plus de souplesse de la part du CNC et de MEDIA au niveau des fonds existants.

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(Traduit de l'anglais par Alexandre Rousset)

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